La culpabilité du survivant

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Les jours passent, les mois passent, mais je me sens  à la fois coupable pour la mort de mon fils, et
à la fois coupable d’avoir survécu à sa naissance. C’est assez paradoxal, mais je suis envahie de culpabilité.

Il y a ce drame, qui fait de moi, une mère sans enfant.
Et je me sens coupable, de ne pas avoir pu mener à bien cette grossesse.
De ne pas avoir pu le « protéger » jusqu’au bout .
De ne pas avoir écouté les « signes », de ne pas avoir changé d’hôpital et d’avoir eu ce suivi différent.

Je me sens coupable d’être une maman diabétique,  et que ce diabète est « peut être » la cause de l’arrêt de son petit coeur.
Je me sens responsable « à cause » de mon diabète,  du malheur qui nous a frappé.
Sans lui peut être que…
Je dis « peut être », car en réalité, on saura jamais. Je dis « peut être », parce qu’il est plus facile d’avoir quelqu’un à blâmer : moi. Que de ne pas savoir. Je dis « peut être » pour laisser l’incertitude voguer à travers une mer d’amertume.

Il y a eu cette naissance, cette boucherie qui n’aurait pas dû l’être.
Qui a fait de moi, une « survivante » au sens réel du mot.  Au lieu de faire de moi une « vivante ».
Cet acte intentionnel, institutionnel, porté par un « protocole,  a détruit toute confiance que j’ai envers moi, et envers autrui. Avoir confiance en la vie, ou en l’avenir est  aujourd’hui, une hérésie…

Je culpabilise, de ne pas avoir été écouté.
Que mon « non » n’ait pas été entendu. Que cette voie basse m’ait été imposée.
Je me sens comme « violée », forcée contre mon grès  par le corps médical.
Avec cette petite phrase inscrite dans mon dossier médical,  qui parfois m’étouffe :
« semble avoir accepté », je hurle de colère. Car je hurlais un « non » à travers mes mots, mes larmes, mon incertitude, ma désapprobation, ma négation, mon incompréhension et mon désir répété de césarienne.
Je culpabilise de ne pas avoir pris mon mari, mon ventre avec mon enfant mort, et d’être partie ailleurs. Car peut être qu’ailleurs, je n’aurai pas été une « survivante ».

Je me sens coupable, de vivre sans mon enfant, et sans mon utérus.
Être vivante, alors que mon fils est mort, alors que mon corps est mutilé. Ne plus jamais être la même…
Je me sens coupable, de me sentir entre deux eaux, au lieu d’être simplement heureuse de vivre, heureuse de continuer ma vie.
En prenant mon utérus, on a pris bien plus qu’un organe.
On a pris  « sa fonction première qui est de donner la vie et non de la prendre ».  Comme l’a si
bien écrit Natacha du blog Sept à la maison, qui a aussi vécu le deuil d’un enfant à naître. Ils ont ainsi clôturé un cycle, sans mon accord, sans que je le
désire et de manière définitive, juste à cause d’un « protocole »imposé,  qui  a mal tourné.

Je suis « survivante », mais terriblement coupable.
Je suis survivante, et je n’ai pas ou plus la force d’être « vivante ».
Je
n’aime pas la femme qu’ils ont fait de moi, ni la mère qui n’a pas su
protéger son enfant, ou celle que je suis avec mes trois grands à la fois ici et là bas.
Je n’aime pas cette femme, qui éprouve la culpabilité du survivant.
Qui cauchemarde toutes les nuits. Qui éprouve des angoisses pour tout ou  pour rien.
Qui ne se sent plus légitime.
Qui a peur de se soigner ou de se faire soigner et même de continuer à vivre…

Chaque jour, je mets un sourire sur mon visage, un masque qui cache ma
douleur, ma culpabilité et parfois même ma honte.

Chaque jour, j’essaie
de redevenir, la maman d’avant, la femme d’avant.

Celle que j’étais, forte, droite comme un piquet, qui se projetait vers l’avenir, et amoureuse de la vie…

Mais, en vrai, je suis rongée de culpabilité.

 Je suis coupable de vivre.

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2 commentaires
  1. Elisa dit

    J'espère que tu te fais suivre. Tu n'as aucune raison d'éprouver de la culpabilité et je te le dis, sincèrement. Le diabète n'est pas ta faute et c'était eux, les pro, pas toi, les responsables. En tant que malade ou femme enceinte, on se met entre les mains de gens censés être compétents pour faire en sorte que tout se passe au mieux. Tu l'as fait! C'est eux, les coupables. Je n'ai pas traversé ce que tu traverses mais j'ai aussi traversé l'injustice, l'insconscience et même l'insouciance de certains médecins qui nous prennent pour des morceaux de viande, un amas de symptomes plutôt que des personnes et c'est à eux de changer. Toi, tu dois panser (autant que tu puisses) tes plaies pour être au plus proche de la femme/ de la maman. Enfin non, tu ne seras pas la même, tu seras une meilleure version de toi-même…mais je les répète, ne les laisse pas gagner. C'est eux, les coupables, pas toi!

  2. Elodie Varrin dit

    Je te comprends… moi aussi je suis passée par cette phase de culpabilité, peut-être finalement "nécessaire" à notre guérison. Pendant des mois j'ai tourné en boucles des "Et si…" dans ma tête. Du plus compréhensible au plus farfelus("et si je ne m'étais pas habillée comme cela ce jour-là, si j'avais mangé autre chose…"). Mais tu n'es coupable de RIEN. Tu n'as pas sciemment tué ton enfant. Au contraire. Tu l'as porté, attendu, AVEC AMOUR. ET cet amour, il l'a ressenti. Je ne vais pas te mentir, on ne redevient jamais comme avant, car on sera toujours cassées de l'intérieur. Il y a des aspects de moi que je n'aime toujours pas depuis tout ça… Mais je suis à nouveau heureuse. Mais voilà, je pense que sur notre chemin, nous avons besoin de trouver un coupable. Et j'ai fait comme toi, la coupable idéale, c'était moi. Je pouvais me blâmer, me punir, me torturer de reproches. La vérité, maintenant, avec le recul, c'est qu'il n'y a tout simplement pas de coupable (dans mon cas) et surtout pas moi. Il est mort, c'est tout. Il est parti, et ce n'est la faute de personne (toujours dans mon cas). Mon bébé, je me suis contentée de lui donner tout l'amour que je pouvais, il n'est pas mort à cause de moi. Bien sûr, avec le recul, je vois et je réalise tous les signes qui… mais c'est facile, de tout analyser par après… Sur le moment, on ne pense tellement pas à ça…
    J'espère que tu as autour de toi une oreille attentive à qui tu peux déverser tout cela.Prends le temps de panser tes plaies, de les refermer avec amour, de soigner ces cicatrices indélébiles… Milles pensées…

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