Le ``presque`` centenaire

3 décembre

« Monsieur Jacques va avoir 100 ans » avait encore dit Maria à sa chef, de l’association Nouvelle Autonomie, tout à l’heure au téléphone.

Elle espérait qu’ils organiseraient un « petit quelque chose » à leur plus vieux patient. Une petite fête avec les « autres ».

Cela faisait quasi seize ans, qu’elle travaillait pour lui. Et que l’association s’occupait de lui envoyer du personnel.

« On fera quelque chose le moment venu. Il paraît qu’il est né à minuit un 24 décembre à l’heure de la messe. C’est ce qu’il a répété toute la semaine à Sonia. » Lui avait dit, en ricanant sa chef. Maria avait souvent entendu cette histoire, il lui avait même montré l’acte de naissance  qu’il avait retrouvé dans les affaires de sa mère  caché dans un vieux soulier.

Elles étaient deux Sonia et elle, à s’occuper de lui la semaine. Et une autre le week-end, enfin une intérimaire, jamais la même depuis un an.  On pouvait croire, que c’était parce qu’il en avait besoin,  d’aide, mais dans la réalité, il avait beau être presque centenaire, il avaient parfois meilleur forme que nous, et la langue bien pendu comme un serpent qui siffle pensait Maria.

Seize ans, avec lui avait tissé des liens. « Il n’est pas méchant ce vieux bougre », se disait Maria en terminant de préparer son sac, pour aller travailler chez Madame Jo, qui elle avait le pompon de la vipère. 

Monsieur Jacques était veuf depuis longtemps, mais ne se laissait pas aller. Sa maison était tellement propre que  Maria n’avait qu’à passer un petit coup sur les meubles rapidement, lui faire sa « petite » vaisselle, s’occuper d’arroser ses plantes, et mettre sa lessive en route, avant de venir boire un café avec lui devant Motus. C’était leur petit rituel, un secret bien gardé.

Avec sa femme, il n’avait jamais eu d’enfant à lui, mais 30 gamins tous les ans, à instruire. Chaque jour depuis qu’il avait eu le certificat d’études, et même pendant la guerre. Enfin, c’est ce qu’il disait, en parlant de ses « petits gars » du régiment à qui il apprenait à lire  les lettres qu’ils recevaient, et répondre à leurs femmes …

Elle l’aimait bien ce vieux, qui savait la rendre chèvre avec son humour et son savoir universel.Bon Dieu qu’il savait tout, le bougre !

 

Quand on lui avait proposé de travaillé pour lui, elle avait refusé.

Vivre dans le même immeuble qu’un de « ses petits vieux », c’était ramener le boulot à la maison.

La vie lui avait appris, que lorsque l’on donne un doigt, on vous prend le bras.

Elle l’avait rencontré une première fois par hasard dans la cage d’escalier. Il l’avait de suite reconnu. « Par hasard », c’était pas le cas  c’est sur !

Elle aurait parié la veste en fourrure de sa mère, que cette rencontre était organisée.

Seize plus tard, elle n’en démordait pas, il avait tout organisé ! Depuis le temps qu’elle travaillait pour lui, elle savait que rien n’arrivait pas hasard. Il savait tout, il voyait tout.

 

Un centenaire oui, mais avec des jambes de vingts ans ! Il partait tous les matins, faire « ses courses ». Une fois, elle l’avait accompagné, et était arrivée à la supérette toute essoufflée, alors que c’était une descente. À la remontée, il avait poussé le vice à la tracer d’une traite jusqu’au quartier.

Depuis ce jour, elle ne l’avait plus jamais suivi.

Sacré lui, va ! Se dit-elle perdue dans ses réflexions.

Ce petit vieux à la vie rythmée, comme du papier musique, avec tous les matins  un petit noir bien serré et sans sucre, avec son petit tiercé. Où, il jouait toujours les mêmes chiffres : 7- 4 -2 .

Il avait rencontré sa femme pendant la guerre, le 7 juillet 1942. Et il continuait à jouer religieusement leur date.

Il perdait pourtant tous les jours. Mais, allez savoir pourquoi, il arborait un large sourire, en disant à tue tête « malheureux au jeu, heureux en amour ».

Le matin, Maria savait, qu’après son café/tiercé, son petit tour à la boulangerie, où sa demi-baguette l’attendait,  il passait devant l’école, s’arrêtait, regardait sa montre et patientait.

Elle l’avait vu à plusieurs reprises en partant emmener son fils à l’école à l’époque, ou plus tard, quand elle allait chez ses autres « vieux » travailler.

La sonnerie de l’école retentissait, les élèves arrêtaient de hurler, de jouer, de courir, pour se ranger en rang. Et Il remontait chez lui comme si de rien n’était.

Sa femme était « partie » l’année d’après sa prise de retraite.Elle avait patiemment attendu toute sa vie que la sonnerie du soir retentisse, pour que son mari rentre à la maison.

Et il attendait  lui, depuis qu’elle était partie, de ne plus l’entendre …

Maria adorait Monsieur Jacques.Monsieur Jacques, appréciait beaucoup son ancienne élève.

« Que la vie est cruelle, vivre 100 ans, et n’avoir personne pour fêter ça » , se dit Maria en pressant le pas, pour arriver à l’heure. Elle avait pour principe de ne jamais arriver en retard au travail. Elle ne vit pas l’enveloppe au sol,  avec Elsa et Olaf, qui riaient en perdant leurs paillettes…

 

_  que la vie est cruelle, vivre 100 ans, et n’avoir personne pour fêter ça «  dit Maria en pressant le pas, pour arriver à l’heure. Elle avait pour principe de ne jamais arriver en retard.